2016

« Écrire en rési­dence », le docu­men­taire de Jona­than Eckly

Quelle liberté de parole que de possé­der son propre blog. Ainsi, je peux choi­sir la théma­tique que je souhaite mettre en avant aussi long­temps que je le veux sans rendre de comptes à qui que ce soit, si ce n’est qu’à moi ! Pour preuve. La litté­ra­ture est devenu mon cheval de bataille, pour l’ins­tant. En consé­quence, vous avez pu lire mon papier sur La diffi­culté de l’écri­ture, puis celui concer­nant les Livres papier contre livres numé­riques. Eh bien, je ne pouvais pas finir cette trilo­gie de billets sans vous toucher un mot concer­nant un docu­men­taire fort inté­res­sant inti­tulé Écrire en rési­dence. Évidem­ment, vous l’au­rez compris, le sujet concerne toujours la litté­ra­ture !

D’em­blée, je dois vous avouer que si je vais vous parler de ce film, c’est pour trois raisons : la première, la réali­sa­tion a été accom­plie par Jona­than Eckly que je côtoie de façon person­nelle et profes­sion­nelle depuis six ans. Mais pour celles et ceux qui me connaissent — et pour les autres, vous l’ap­pre­nez ici —, l’ami­tié n’est une raison valable pour que je valo­rise un travail qui ne m’in­té­res­se­rait pas. Si Jona­than avait réalisé un docu­men­taire à la patine et à l’ADN de Profils paysans, la trilo­gie de Raymond Depar­don, croyez-moi, je n’au­rais pas écrit une seule ligne. Faut dire que racon­ter un voyage ciné­ma­to­gra­phique qui suit l’évo­lu­tion de la vie agri­cole en moyenne montagne, c’est pas trop mon trip. Lui si. Il affec­tionne ce type de sujet. La deuxième, le docu­men­taire a pour thème la litté­ra­ture mais avec un angle origi­nal : l’étude scien­ti­fique menée par une équipe de sept ensei­gnants-cher­cheurs et des étudiants en master de l’uni­ver­sité de Lorraine et de Liège. La troi­sième raison et la dernière, c’est que le spec­ta­teur découvre l’uni­vers de l’écri­ture par le biais des rési­dences d’au­teurs où les écri­vains, présents dans le film, apportent un éclai­rage sur leur travail sous la forme de témoi­gnage. Et c’est rela­ti­ve­ment rare pour le souli­gner. Comme l’écri­vait Margue­rite Duras, [un écri­vain] « ça ne parle pas beau­coup parce que c’est impos­sible de parler à quelqu’un d’un livre qu’on a écrit et surtout d’un livre qu’on est en train d’écrire. »

En début de sujet, la voix narra­tive nous explique que l’« étude de terrain menée vise à établir une exper­tise scien­ti­fique du concept de la rési­dence d’au­teurs [entité hybride et mécon­nue du grand public], afin d’ana­ly­ser la posture de l’écri­vain dans un cadre cultu­rel spéci­fique ».  Le scien­ti­fisme à la rescousse de la litté­ra­ture ? Pourquoi pas ! Il semble­rait, selon Carole Bise­nius-Penin, ensei­gnante-cher­cheuse à l’Uni­ver­sité de Lorraine et auteure du docu­men­taire, qu’il n’y ait jusqu’à présent en France ou à l’étran­ger, aucune recherche — de fond — univer­si­taire qui ait été menée ou publiée sur le concept des rési­dences d’écri­vains. De même, le sujet va tenter de dres­ser un état des lieux mais aussi une carto­gra­phie des lieux de rési­dences — sept au total — sur le terri­toire de la grande région : Lorraine, Luxem­bourg, Alle­magne et Belgique. Aussi, « faute d’un cadre régle­men­taire ou d’un statut, d’une défi­ni­tion établie, la rési­dence d’au­teur est de nature poly­morphe, marquée par une grande hété­ro­gé­néité (rési­dence indi­vi­duelle/collec­tive, pérenne/éphé­mère, fixe/itiné­ran­te…) ». L’enquête ainsi présen­tée permet la compré­hen­sion intel­lec­tuelle de la néces­sité d’un tel dispo­si­tif avec une trinité fonda­men­tale : l’écri­vain — pour la créa­tion litté­raire —, les média­tions cultu­relles — lieu où les auteurs résident — et les insti­tu­tions — pour leurs aides finan­cières.

Contrai­re­ment aux autres arts cultu­rels, la créa­tion litté­raire et la place des auteurs contem­po­rains ont long­temps été négli­gées par les poli­tiques publiques. Sur le terri­toire français, il n’existe que 94 rési­dences d’au­teur. Aujourd’­hui, la présence de subven­tions étatiques ou émanant des collec­ti­vi­tés terri­to­riales dans le budget des théâtres, des salles de musique, des biblio­thèques, des festi­vals ou des compa­gnies théâ­trales (la liste n’étant pas exhaus­tive, qu’on se le dise) ne choque personne — du moins pour ceux qui consi­dèrent la culture comme un élément fonda­men­tal de notre civi­li­sa­tion. Mais pour l’écri­vain ? Qu’existe-t-il pour favo­ri­ser sa créa­ti­vité ? Concrè­te­ment ? Arrê­tons les clichés stéréo­types de l’écri­vain suici­daire ou du poète maudit, mélan­co­lique, fauché, crevant la dalle, qui a eu une enfance malheu­reuse, et j’en passe, pour écrire l’Œuvre, digne de ce nom, pour une posté­rité ad vitam æter­nam et l’en­trée dans le Panthéon de la litté­ra­ture française. Ou a contra­rio, le prota­go­niste de la haute, moyenne ou petite bour­geoi­sie, n’ayant connu que le bonheur dans sa vie, qui rédige sans un seul souci l’Œuvre de sa vie. Et je conclus avec l’au­teur qui aura le succès et les retom­bées finan­cières escomp­tées post-mortem. Égale­ment au pilon, ces images d’Épi­nal buco­liques de l’écri­vain atta­blé seul à son bureau, tôt le matin, qui réflé­chit, le stylo plume à la main, sur ce qu’il va calli­gra­phier comme texte. NON, arrê­tons de rêver ! L’écri­vain a, dans la majo­rité des cas, un travail alimen­taire afin qu’il puisse conti­nuer de persé­vé­rer dans l’écri­ture. Pour résu­mer, la litté­ra­ture est un art qui ne se voit qu’à la fin du proces­sus de créa­tion avec la publi­ca­tion du livre ; en amont, cela reste dans le domaine de l’in­vi­si­bi­lité, de l’im­pal­pable, de l’in­trigue et du mystère.

Il ne faut pas consi­dé­rer, de facto, la rési­dence d’écri­vain subven­tion­née par les collec­ti­vi­tés terri­to­riales comme un moyen de censure ou de pres­sions intel­lec­tuelles sur le travail de l’au­teur. Au contraire, cela permet aux inté­res­sés de béné­fi­cier d’un outil pour la créa­tion et de rendre visible le proces­sus litté­raire auprès du grand public avec notam­ment des soirées de lectures ou des ateliers didac­tiques auprès d’écoles. Écrire libre­ment et sans contrainte finan­cière — et sans que l’au­teur ait à justi­fier un rende­ment ou un résul­tat à court terme — est une aubaine. Maîtri­ser l’in­té­gra­lité de son ampli­tude horaire de travail — défi­nie par avance — pour n’avoir que pour seule tâche l’écri­ture et  la réali­sa­tion d’un ouvrage, sans contrainte contin­gente du quoti­dien, est un luxe fabu­leux. Fabienne Jacob, auteure française, l’ex­plique très bien dans le docu­men­taire : « Je peux le mesu­rer [le temps]. J’écris en un mois ce que j’écris chez moi en huit mois ». Le dispo­si­tif de la rési­dence d’écri­vain favo­rise-t-il  la créa­tion ? Je dirais oui ! L’in­fluence-t-elle ? Sûre­ment ! D’ailleurs, Amélie Nothomb dans l’in­tro­duc­tion d’Écrire en rési­dence résume parfai­te­ment le sujet : « Les condi­tions mêmes de la rési­dence d’écri­vains sont fina­le­ment des condi­tions très luxueuses, on ne doit pas se soucier de sa vie maté­rielle, on est logés, nour­ris et blan­chis influe forcé­ment sur une écri­ture ».

Si Écrire en rési­dence demeure une étude scien­ti­fique et univer­si­taire, non pas desti­née au grand public mais davan­tage aux initiés, néan­moins, la construc­tion narra­tive du docu­men­taire et les séquences choi­sies permettent aux spec­ta­teurs de s’im­mer­ger dans l’en­vi­ron­ne­ment des auteurs publiés. Avec parci­mo­nie et avec une certaine pudeur appa­rente, les écri­vains inter­viewés se confient face à la caméra. En parta­geant quelques réflexions et avis sur le concept de la rési­dence d’au­teurs, les prota­go­nistes doivent se dévoi­ler, tels qu’ils sont, dépouillés de leurs person­nages et de leurs univers roma­nesques. Leurs propos rela­tifs à leurs modes de fonc­tion­ne­ment, de la pratique de l’écri­ture, demeurent mesu­rés, réflé­chis et mysté­rieux. L’écri­vain parle peu. Inutile de racon­ter des bana­li­tés surtout lorsque cela concerne son travail. Conver­ser sur son livre, oui bien sûr ! En savoir davan­tage sur lui, alors la pudi­cité devient visible. Comment peut-il expliquer l’inac­ces­sible au public ? Comment veut-il parta­ger des émotions person­nelles avec des incon­nus ? Comment comprendre les pensées obscures et inson­dables d’un auteur quand on ne l’est pas ? Écrire ne s’ap­pa­rente pas à une recette de cuisine qu’il suffi­rait de suivre à la lettre pour rédi­ger un tapus­crit avec, à la clef, noto­riété et richesse. La méthode éprou­vée serait fami­lière à tous. Non, dans le docu­men­taire, face aux spec­ta­teurs anonymes et invi­sibles, il n’a pas le choix, celui-ci se livre sous la forme d’une intros­pec­tion : une manœuvre périlleuse pour certains, un exer­cice plus facile pour d’autres. Dans tous les cas, l’écri­vain est mis à nu et à contri­bu­tion pour le plai­sir des spec­ta­teur.

Projec­tion et table ronde :
Le docu­men­taire sera projeté le jeudi 21 avril 2016, à 17 h 30, à l’au­di­to­rium de l’École Supé­rieure d’Art de Lorraine à Metz, dans le cadre du Festi­val Le Livre à Metz. Il sera suivi d’un échange que j’ani­me­rai entre le public et l’équipe du film. Lieu de projec­tion : École Supé­rieure d’Art de Lorraine – 1, rue de la Cita­delle, 57000 Metz.

Écrire en rési­dence est en compé­ti­tion au Festi­val du Film de Cher­cheur qui se dérou­lera du 31 mai au 5 juin 2016 à Nancy.

Docu­men­taire  Écrire en rési­dence
Cher­cheur/auteur(s) : Carole Bise­nius-Penin
Réali­sa­teur(s) : Jona­than Eckly
Produc­teur(s) : Fabienne Granero-Gérard, direc­trice de produc­tion Univer­sité de Lorraine
2015 / France / 45 minutes

Photo :  ©JML – capture d’écran du docu­men­taire Écrire en rési­dence.


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