Poèmes

L’adulte et l’en­fant

Au crépus­cule,
la jour­née se consume 
dans l’épais­seur de la nuit,
l’adulte s’ef­force d’ou­blier
les événe­ments passés
et les illu­sions perdues ;
à attendre les premières lueurs
de la jour­née suivante,
il en espère une desti­née
plus favo­rable,
une exis­tence diffé­rente de celle
en naufrage depuis sa nais­sance.
 
Chaque soir au coucher,
quand l’en­fant ferme les yeux,
il clôt une jour­née écou­lée
et s’éver­tue à s’ac­cro­cher 
au peu de rêves qui lui restent ;
dans l’un de ses songes obscurs,
la tiédeur des rayons du soleil
sur sa cheve­lure le rassure,
il ressent un bonheur indi­cible
d’une mati­née plus heureuse,
mais ce récon­fort reste coincé
à la fron­tière de sa conscience.
 
Ni l’adulte, ni l’en­fant
n’ont leurs vœux exau­cés.
 
Au petit matin,
nul renais­sance mais une simple résur­rec­tion
de cette inter­mi­nable jour­née,
sans un brin d’es­poir, 
la tris­tesse se lit dans les yeux de l’en­fant
et la charge du supplice,
toujours plus lourde et plus impo­sante,
pèse sur les épaules de l’adulte,
 
Chaque nuit,
l’adulte et l’en­fant contemplent la voûte céleste,
prennent la lune pour témoin de leur douleur,
l’astre lunaire baigne de sa douce lumière 
les plaines endor­mies,
et les villes somno­lentes,
les cœurs abîmés
et les esprits exté­nués,
sa compas­sion 
devant cette tragé­die humaine
reste inef­fi­cace et silen­cieuse,
depuis des siècles,
elle la dévi­sage
sans que rien ne change.
 
L’adulte et l’en­fant 
ont eu le malheur 
de naître au mauvais endroit,
ou à la mauvaise époque
quand une partie
de leurs semblables,
béné­fi­cie encore du privi­lège
de réflé­chir,
de s’ex­pri­mer,
de reven­diquer,
de lire,
d’écrire,
de se dépla­cer
sans la crainte 
d’être empri­sonné 
ou d’être condamné.
 
S’il y a bien une chose
que la lune a compris 
avec les hommes,
depuis tout ce temps,
ils ne sont ni unis, ni égaux,
une mino­rité d’entre eux,
décide toujours
à la place de la majo­rité,
dans une totale indif­fé­rence,
celle-ci reste silen­cieuse et soumise,
elle est obéis­sante
de peur de perdre
ses maigres privi­lèges ;
alors le soleil se couche 
puis se lèvera,
depuis les hautes montagnes,
depuis les bords des mers silen­cieuses
ou depuis l’ar­rière des édifices,
en lais­sant l’em­preinte des jour­nées
demeu­rer la même.
 
Main­te­nant,
il lui faut poser le stylo,
tout est consi­gné,
l’épi­gramme est compo­sée,
le poète a joué son rôle,
celui de rela­ter ses impres­sions sur la société,
il déam­bule l’es­prit tranquille,
en paix avec lui-même,
au tour des adultes de réagir,
de reprendre leurs respon­sa­bi­li­tés
et d’in­diquer 
une nouvelle voie aux enfants
car eux-mêmes,
devien­dront les adultes
de la jour­née prochaine,
puis des suivantes qui s’écou­le­ront, 
les unes après les autres avec la charge 
de leurs propres enfants,
comment devront-ils se compor­ter ?
Le poète ne sera plus là 
pour rela­ter leurs actes,
devenu pous­sière et porté
par le vent des étoiles,
il ne s’en portera pas plus mal.
 
Poème de Jean-Michel Léglise – février 2022