En 2019

La première fois (partie 2/3)

Si vous n’avez pas pu lire la première partie de la chro­nique hebdo­ma­daire La première fois, je vous recom­mande chau­de­ment de vous rattra­per en la parcou­rant avant de commen­cer ce qui va suivre. Égarer un lecteur en cours de route dans l’opa­cité des tuyaux d’Inter­net, c’est vrai­ment fâcheux. Et puis, vous n’al­lez rien comprendre dans mes péri­pé­ties racon­tant cette première séance de dédi­cace qui s’est dérou­lée chez un libraire quelque peu tche­pat­shop. Pardon ? Vous ne savez pas ce qu’est un tche­pat­shop ? Eh ! Eh ! Vous trou­ve­rez égale­ment la réponse dans la première partie

En entrant dans la librai­rie, je suis surpris de la super­fi­cie du local car depuis l’ex­té­rieur, la devan­ture ne paye pas de mine avec sa petite vitrine et sa large porte vitrée sur pivot. L’es­pace de vente est tout en longueur : à droite, la presse, en face, la pape­te­rie et sur la gauche, la librai­rie avec près de l’en­trée, le comp­toir de vente. Je suis étonné par le ton moderne du mobi­lier et le design donnant du cachet au lieu. Les quelques librai­ries visi­tées jusqu’ici étaient, pour le moins que je puisse dire, mal agen­cées car du mobi­lier dispa­rate s’y accu­mu­lait. Ma première impres­sion dans ces lieux, aucune harmo­nie et aucune cohé­rence suscep­tible de donner envie aux clients d’ache­ter des livres. Ici, c’est tout le contraire. De plus, l’en­semble du maga­sin est bien éclairé.

Près du tiroir-caisse, une femme encaisse une cliente, je me dirige vers elle.
« Bonjour, je suis poète et je souhai­tais savoir si vous orga­ni­siez des séances de dédi­cace ?
— Deman­dez à mon mari, c’est lui qui gère les événe­ments de la librai­rie » m’in­forme-t-elle genti­ment en me poin­tant du doigt l’in­té­ressé qui discu­tait avec une personne tout en rangeant un livre dans le rayon. Je m’ap­proche de lui et après le départ du client, je me présente. Au premier abord, je trouve ce commerçant assez sympa­thique. Il me laisse débi­ter mon topo que je déclame avec habi­lité à force de le pronon­cer à tous les libraires rencon­trés jusque-là. Toujours les mêmes argu­ments précis dans mes lots de réponses déjà cali­brés dus à l’ana­lo­gie de leurs ques­tions. Puis, vient le moment où je lui présente l’ou­vrage. Il le saisit, examine atten­ti­ve­ment la couver­ture puis le compulse ; regarde de nouveau la couver­ture carton­née sur laquelle est impri­mée une rose rouge sur un fond bleu. Je suis atten­tif, je scrute ses faits et gestes ; j’at­tends son appré­cia­tion, certes subjec­tive, mais sa déci­sion pour­rait m’ou­vrir les portes de sa boutique pour une première séance de dédi­cace. Les minutes s’éter­nisent. Le commerçant feuillette encore quelques pages et lit trois haïku à voix basse avant que sorte enfin de sa bouche un son audible mais incom­pré­hen­sible : « Mmmmnnnnnn ! » ou ce qui ressemble davan­tage à un gémis­se­ment caver­neux.

Le libraire s’avance vers le comp­toir et pose le livre sur la partie vitrée du meuble sur laquelle se trouve des petits présen­toirs. L’en­semble des produits proposé à la vente encombre l’es­pace donnant un effet de fouillis travaillé.
« C’est un bel objet attrayant que vous avez là et j’aime assez son format, explique le libraire d’un air jovial. Il conti­nue son laïus : Et puis vous tombez bien, je souhai­te­rais déve­lop­per dans quelques mois le rayon POÉSIE. Si vous voulez, je pour­rai le mettre en avant », m’an­nonce-t-il encore. Pendant cinq minutes, j’ai droit à ses expli­ca­tions sur les prochains travaux de son maga­sin pour l’agen­ce­ment du rayon poésie. Tout y passe : son coût, son finan­ce­ment, sa sécu­rité et son inau­gu­ra­tion. Et toutes les péri­pé­ties auxquelles il devra être confron­tées pour réus­sir son projet. Il reprend l’ou­vrage de sa main droite, pivote vers sa gauche pour mieux tendre son bras dans le vide, et réétu­die avec assi­duité l’opus. De la façon qu’il dode­line la tête, d’un côté puis de l’autre, j’ai l’im­pres­sion qu’il fait face à une toile devant laquelle il s’ex­ta­sie. Sauf que… ce n’est qu’un livre et non pas un Picasso ou un Van Gogh.

Sans crier gare, il prend pour témoin une cliente assez âgée située à quelques pas de nous. En lui mettant le livre sous le nez, il lui demande d’une voix toni­truante :
« Mme Dupont, ne trou­vez-vous pas que c’est un bel objet ? Hein ? »
Elle, dubi­ta­tive, arra­chée de ses rêve­ries en atten­dant son tour pour payer son maga­zine semble surprise par la ques­tion. Paniquée, cela se voit à ses yeux écarquillés, elle ne sait que répondre et nous n’en­ten­dons qu’un simple « oui, oui » hési­tant et trem­blant. La situa­tion me met dans l’em­bar­ras et je suis mal à l’aise pour cette pauvre femme, je n’ai­me­rais pas être à sa place. Il semble qu’elle soit une habi­tuée du lieu au vu de la fami­lia­rité du libraire mais quand même, pourquoi ce tche­pat­shop lui demande un avis sur un ouvrage dont elle ne connais­sait pas l’exis­tence, il y a encore quelques minutes. Moi qui appré­cie tant la rete­nue et la discré­tion, pour le coup, j’ai été gâté. Pour déguer­pir vers la sortie sans être vu, j’au­rais voulu me trans­for­mer en une petite souris. Quoi qu’il en soit, je trouve le procédé du maître de céans à parler aussi fort de mon recueil grotesque. Qu’a-t-il à clamer de cette manière tout en scru­tant autour de lui toutes les personnes présentes dans sa librai­rie ? Espère-t-il des commen­taires ou des appré­cia­tions à la volée ? De plus, je trouve son jeu de scène assez déplacé : il ne fait que se mettre en avant. Pense-t-il être inté­res­sant ? Pfff, quel tche­pat­shop.

Il sort un agenda d’un tiroir puis le consulte.
« Bon, j’ai de la place pour une séance de dédi­cace le 8 dans deux mois ! Ça vous convient ?
— Parfait, lui dis-je, tout sourire et soulagé de voir venir la fin d’une discus­sion qui s’éter­nise.
— D’ailleurs, il y aura les fêtes de fin d’an­née qui appro­che­ront à ce moment-là. La période sera propice pour la vente du livre, il y a toujours des clients qui souhaitent offrir un petit cadeau pas cher.
— Sûre­ment, je n’en doute pas…
— C’est vrai­ment un bel objet, répète-t-il sans vrai­ment se rendre compte qu’il commence à rado­ter.
— Merci pour toutes ces gentillesses, mais si vous le souhai­tez, vous pouvez en comman­der dès à présent pour le mettre rapi­de­ment en rayon, lui indiqué-je d’une voix douce­reuse.
— Oui, je sais, de toute façon, je comp­tais en prendre dès la semaine prochaine chez mon diffu­seur.
— Pour en mettre en rayon ?
— Abso­lu­ment. Par ailleurs, pour le 8, il me faudrait une affiche et des flyers pour annon­cer l’évé­ne­ment.
— Je n’ai pas de quoi impri­mer mais en revanche, je peux réali­ser la mise en page des deux docu­ments.
— Parfait, rame­nez moi juste les maquettes 15 jours avant le jour J et nous les impri­me­rons ici. Nous possé­dons une photo­co­pieuse en couleurs, m’in­forme-t-il avant de refer­mer son agenda. Je comman­de­rai les ouvrages chez mon diffu­seur dès la semaine prochaine. »

Je compte le remer­cier et lui tend la main pour le saluer et prendre congé. Mais tout en secouant mon bras vigou­reu­se­ment, il m’ex­plique qu’il connait assez bien le repré­sen­tant du distri­bu­teur et qu’il va lui parler de mon ouvra­ge… qu’il connait aussi le maire de la ville, qu’il lui en touchera deux mots prochai­ne­ment… Et puis est-ce que j’ai contacté la librai­rie de la ville voisine ? Non ? Il le faudra et de sa part… Il me demande si je connais untel qui est l’adjoint au maire en charge de la culture dans une autre loca­li­té… il faudrait que je le contacte aussi en spéci­fiant que je viens de sa part. Et bla bla bla… Et bla bla bla… Et rebla bla bla ! Wouah ! En dix minutes, j’ai le cerveau rempli de verbiage et j’ai l’es­prit tout étourdi. Avec lui, plus besoin de boire… il suffit de l’écou­ter se parler pour être ivre.

Néan­moins, le tout est pesé et emballé. Orches­tré et réglé comme du papier à musique avec un tche­pat­shop quelque peu exubé­rant à mon goût. Ce qui compte en sortant de la librai­rie, c’est d’être satis­fait car j’ima­gine déjà le dérou­le­ment de Ma première séance de dédi­cace avec des lecteurs poten­tiels face à ma table. Évidem­ment, c’est sans comp­ter sur la colla­bo­ra­tion quelque peu atypique du librai­re… Voilà, le décor est planté.

Mais cette histoire-là est à lire dans la troi­sième et dernière partie La première fois dans ma prochaine chro­nique hebdo­ma­dai­re…

À la semaine prochaine 🙂

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