En 2019

Eh bien tu vois Jack, à cause d’une femme, j’ai bien failli te zapper !

La ques­tion, je me la suis posée en parcou­rant Les clochards célestes : « Pourquoi n’ai-je pas décou­vert les œuvres de Jack Kerouac plus tôt ? » Bien sûr, le nom de l’au­teur ne m’était pas inconnu car dans le passé, j’avais déjà entendu parlé de son livre phare Sur la route. Mais cela n’al­lait pas plus loin. Pour moi, ce n’était que le nom d’un mec et le titre d’un livre. De surcroît, un auteur améri­cain. OK ? Les États-Unis, un pays loin­tain où je ne pensais même pas un jour y fouler le sol. Et puis à un moment de mon appren­tis­sage litté­raire, je n’ap­pré­ciais que la litté­ra­ture dite française. Point final. Et pour­tant, il y a quelques jours, à mi-parcours de l’ou­vrage, cette ques­tion s’est mani­fes­tée dans mon esprit.

Certes, depuis cette fameuse époque, de l’eau est passée sous les ponts. D’une part, j’ai décou­vert l’uni­vers de Charles Bukowski, celui de Jack London, de Raymond Carver et de Richard Brau­ti­gan tout en décou­vrant d’autres auteurs margi­naux, ces écri­vains sortis des sentier battus et de culture under­ground. Ils sont ma bouf­fée d’oxy­gène dans cette exis­tence morne : leur univers irrigue mon imagi­na­tion indi­gente. D’autre part, j’ai passé quelques semaines aux États-Unis : Orlando, Los Angeles et San Fran­cisco, villes dans lesquelles j’ai appré­cié l’art et l’ar­chi­tec­ture. Enfin, je suis devenu entre temps poète et je consacre chaque matin davan­tage de temps à la lecture et à l’écri­ture. Ben ouais, écrire c’est un métier !

Alors cette ques­tion ? « Jack Kerouac, pourquoi pas plus tôt ? » Une douleur assaille mon esprit avec une force telle que j’ai l’im­pres­sion d’être percuté par une vague qui se fracas­se­rait sur les roches d’une falaise. Après le ressac imagi­naire, une image floue se fige quelques secondes et puis elle devient plus nette. Une lumière vive éclaire la scène : j’y vois un bar, deux jeune gars accou­dés au comp­toir, des bières fraîches posées sur le zinc. Et eux, pas très frais. « Bon dieu ! Mais oui ! me dis-je… je me rappelle main­te­nant ! »

Des souve­nirs me reviennent en tête, je recon­nais les deux prota­go­nistes. Le plus jeune est âgé de 22 ans, l’autre guère davan­tage, ils sont tous les deux en première année de licence de lettres modernes. L’un a deux têtes de moins que l’autre et demeure plus assidu à ses études. Toute­fois, il lui arrive assez souvent d’être encore alcoo­lisé — par la beuve­rie de la veille — lorsqu’il fran­chit le seuil de la classe. Quant au second, étudiant, il n’en a que le titre puisqu’il se présente au cours que durant la période où il effec­tue les démarches néces­saires pour l’ob­ten­tion de sa bourse d’étude annuelle. Ensuite, nous ne le voyons plus si ce n’est dans les bars dans lesquels les consom­ma­tions coûtent moins cher qu’ailleurs. (Je les ai connu car j’ai eu la brillante idée de reprendre mes études univer­si­tai­res… une autre histoire que je racon­te­rai une prochaine fois, qui sait ?)

Le « petit » avait une fâcheuse tendance à m’éner­ver quand, en soirée, je l’aper­ce­vais juché sur son tabou­ret. Vers vingt et une heures, son corps était déjà imbibé de quelques pintes de Picon bière ; son esprit, anes­thé­sié par l’al­cool semblait amorphe et lent à la détente. Néan­moins, j’avais droit à un « saluuut vieux ! » tapa­geur que je consi­dé­rais comme une poli­tesse de façade car il était en géné­ral assez luna­tique. En jour­née, il m’igno­rait en faisant mine de ne pas me voir. Alors, je mettais cette atti­tude sur le compte de la mauvaise humeur due à son jeûne de bois­sons. Toute­fois, je l’es­ti­mais pour son parcours atypique : char­pen­tier puis boulan­ger, il décida de tout bazar­der pour reprendre ses études dans un domaine qu’il affec­tion­nait : la litté­ra­ture. Il se voyait déjà écri­vain… Certes, il avait publié — à compte d’au­teur — un petit ouvrage dans lequel il racon­tait ses exploits de beuve­ries et ses aven­tures salaces réelles ou imagi­naires. Sur les réseaux sociaux, de temps à autre, il rédi­geait de petites nouvelles à la Bukowski. Il l’ai­mait bien le bougre mais il avait une préfé­rence pour Jack Kerouac et son livre Sur la route. Il l’avait constam­ment dans sa besace, un vrai livre de chevet, que dis-je, une bible de la vie pour lui. Aussi, j’as­so­ciais assez vite Kerouac au « petit » sans vrai­ment prendre la peine de m’y inté­res­ser.

Et puis j’ai quitté la région pour m’ins­tal­ler à Paris. Je ne l’ai jamais revu et avec le recul, je me suis rendu compte que je le jalou­sais. Non pas pour la quan­tité d’al­cool ingur­gi­tée en une soirée, voire en une semaine pour cela, il avait la santé mais plutôt pour sa jeunesse. À 22 ans, il déci­dait de reprendre sa vie en main et de concré­ti­ser son rêve sans prendre en consi­dé­ra­tion les conseils de ses proches. Moi, j’ai attendu mes quarante ans pour réagir et prendre une déci­sion. Ses textes n’étaient pas si mauvais en fin de compte mais le lecteur averti déce­lait assez vite des pastiches maladroites d’au­teurs améri­cains de la Beat Gene­ra­tion que le « petit » affec­tion­nait. Il cher­chait à acqué­rir une stylis­tique encore absente. Mais, il avait encore de belles années devant lui pour se perfec­tion­ner. Après, détes­ter Jack Kerouac à cause d’un jeunot, de dix-huit ans son cadet, pétillant la fougue de la jeunesse, cela ne tient pas la route mais alors pas une seule seconde.

En posant sur le bureau Les clochards célestes, un pan entier d’une plaque de glace se fissure puis se disloque dans mon esprit lais­sant remon­ter à sa surface un souve­nir encom­brant que j’avais coulé il y a trois ans. Le cadavre n’est pas beau à voir ! « Et non d’une pipe, je me suis planté de personne ! » Le refus de lire la produc­tion de Kerouac n’est pas dû à l’ap­prenti-écri­vain alcoo­lique mais à cause d’une de mes EX connue à la même période. Tout me revient en tête comme un tsunami défer­lant dans mon crâne et bous­cu­lant tous mes neurones un peu sclé­ro­sés.

Cette femme avait un je ne sais quoi de profes­so­ral dans sa manière de s’ex­pri­mer et dans sa façon de bouger ses mains. Ce que je peux en dire, c’est que notre rela­tion de couple en pâtit et se dégrada assez vite. Je me rappelle juste qu’un soir, elle avait voulu que nous nous rendions dans l’une de ses salles obscures « d’art et d’es­sai » de la ville qui proje­tait On the Road, long-métrage réalisé par Walter Salles en 2012 et d’après l’oeuvre éponyme de Jack Kerouac. Au final, nous n’avions pas pu le voir et j’ai oublié les raisons de ce rendez-vous manqué avec le 7e art. Quoi qu’il en soit, quelques semaines plus tard, elle s’acheta la version anglaise de Sur la route et m’of­frit un exem­plaire en Français puisque j’étais inca­pable de le lire dans la langue de Shakes­peare. Depuis le collège, les langues étran­gères ne sont pas mes amies. Après notre rupture, dans des condi­tions détes­tables, je me débar­ras­sais de tous les objets qui pouvaient me rappe­ler cette époque.

Pour reve­nir sur ce livre, celui-ci séjourna avec d’autres romans sur une étagère en prenant la pous­sière. Il y a encore quatre ans, je ne m’in­té­res­sais guère aux écri­vains améri­cains en géné­ral et à la Beat Gene­ra­tion en parti­cu­lier. D’ailleurs, je ne l’ai jamais ouvert et avec le temps, il a jauni. La gestion du maga­zine La Plume Cultu­relle comme patron de presse était une acti­vité profes­sion­nelle chro­no­phage. De ce fait, je n’avais que peu de temps pour lire des ouvrages n’ayant aucun un lien direct avec l’ac­tua­lité cultu­relle de la Lorraine. Aussi, quand je quit­tais défi­ni­ti­ve­ment la région pour l’Île-de-France, je déci­dai de vendre tous ces livres — dont Sur la route — pour finan­cer des brou­tilles néces­saires à mon démé­na­ge­ment. Et j’ou­bliai cet épisode.

Il y a quelques mois, dans une librai­rie pari­sienne, je décou­vrais Le livre des haïku de Jack Kerouac car je recher­chais des auteurs occi­den­taux qui s’étaient adon­nés aux poèmes courts dans leur carrière litté­raire. Il en fut d’eux. Je l’ache­tai en même temps que Les clochards célestes, Satori à Paris et Sur la route sans me souve­nir de la petite histoire avec mon EX. Si je déci­dais de lire les livres de l’au­teur c’est en grande partie grâce à Bukowski qui écri­vit ici et là dans ses nouvelles quelques mots sur les écri­vains de la Beat Gene­ra­tion dont faisait parti Jack Kerouac. Et puis, il eut aussi sa préface pour la réédi­tion de Demande à la pous­sière de John Fante que Bukowski consi­dé­rait comme son maître à penser. D’ailleurs en 1984 (un peu plus d’un an après la mort de Fante), il rédi­gea une émou­vante nouvelle : Ma rencontre avec le maître (I Meet the Master) où il racon­te… eh bien sa rencontre avec John Fante qui est consi­déré pour beau­coup comme le précur­seur de la Beat Gene­ra­tion… Un jour, je vous racon­te­rai comment j’en suis venu à lire Bukowski et Moody… Bon là, c’est une nouvelle fois une digres­sion dont le sujet n’a pas grand-chose à voir avec celui de la chro­nique…

Tout ce blabla pour écrire : « Eh bien tu vois Jack, à cause d’une femme, j’ai bien failli te zapper ! »

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