La première fois (partie 3/3)


En 2019 / lundi 22 avril 2019

Eh bien voilà, j’at­taque le troi­sième volet — et le dernier — sur le sujet de La première fois. Si par le plus grand des hasards, mais je ne le pense pas, vous n’avez pas pu lire ni la première, ni la deuxième partie, je vous suggère de les consul­ter au plus vite pour vous rendre compte que le thème n’a rien de sexuel. Sinon, je pense sérieu­se­ment que je vais vous perdre ou pire, déçus que mes propos ne soient pas salaces, vous allez cliquer direc­te­ment sur l’on­glet du navi­ga­teur pour le faire dispa­raître. Monde cruel de la surcon­som­ma­tion de sites Inter­net ! Au fait, savez-vous ce qu’est un tche­pat­shop ? Non ? Vous trou­ve­rez égale­ment la réponse dans la première partie…

Quand face à nous, se tient un profes­sion­nel supposé être expé­ri­menté dans le métier de libraire, tout à chacun a une tendance natu­relle à lui faire confiance surtout si vous êtes un jeune auteur. Ce que je rédige me parait cohé­rent et non dénué de sens prin­ci­pa­le­ment quand votre première séance de dédi­cace a lieu dans son maga­sin. Par ailleurs, j’au­rai dû avoir la puce à l’oreille dès le premier mois écoulé. Mais j’avais d’autres chats à fouet­ter (C’est une image, n’al­lez pas contac­ter les asso­cia­tions de défense des animaux, hein !) : écrire mon deuxième recueil de haïku et m’oc­cu­per de la promo­tion du premier. Toute­fois, à un mois de l’évé­ne­ment, je décide une après-midi de me rendre à sa librai­rie histoire de voir mon ouvrage en bonne place pour la vente. Il y a un côté narcis­sique dans l’acte, mais bon… Pendant qu’il renseigne un adoles­cent sur un ouvrage à ache­ter dans le cadre de ses études, je recherche mon recueil dans la partie du rayon dédiée à la poésie. Mais, ô surprise, je ne le trouve pas. Aucun exem­plaire de mon opus sur l’éta­gère. Je m’étonne. N’est-il pas censé l’avoir commandé, il y a trois semaines ? Je l’in­ter­pelle.
« Excu­sez-moi, n’avez-vous pas reçu mon ouvrage ? lui demandé-je naïve­ment.
— Ah non, je le commande dès la semaine prochaine, en ce moment, j’ai eu des impré­vus mais sachez que j’ai déjà parlé de vous et de votre livre à la repré­sen­tante du diffu­seur et elle adore votre ouvrage. Elle souhaite le mettre en avant…
— Oui, oui peut-être mais si je vous envoie des personnes pour l’ache­ter, à l’heure actuelle, ne se dépla­ce­ront-t-elles pas pour rien ?
— Ne vous inquié­tez pas, je le commande dès la semaine prochai­ne… »

Dans un passé pas si loin­tain, je fus jour­na­liste dans un média cultu­rel régio­nal. S’il n’y a aucun rapport avec le métier d’écri­vain, et ni d’ailleurs avec le sujet abordé dans la chro­nique, il s’avère que le jour­na­lisme, les rencontres et l’ex­pé­rience acquise sur le terrain m’ont permis de déve­lop­per et d’af­fû­ter un sixième sens : la détec­tion de mythos et d’af­fa­bu­la­teurs ! Auto­ma­tique et effi­cace, le pour­cen­tage d’er­reurs est faible… Et là, il fonc­tionne à plein tube ! Mon éditeur m’avait expliqué en quelques mots le fonc­tion­ne­ment du circuit de distri­bu­tion des livres depuis l’édi­teur jusqu’aux libraires. Et si effec­ti­ve­ment la repré­sen­tante du secteur Île-de-France du diffu­seur avait eu le béguin et souhaité mettre en avant l’ou­vrage, mon éditeur en aurait été le premier informé pour cette promo­tion éphé­mère. Eh bien oui, cela reste toujours de la publi­cité même gratuite ! Et puis, je l’au­rai tout de suite remarqué sur les réseaux sociaux. En effet, le diffu­seur en ques­tion a pour habi­tude d’in­for­mer ses clients (les libraires) de ses coups de cœur du moment en taguant les ouvrages en ques­tion. Mais là, nul hash­tag ou de photo de la mise en avant de mon recueil de poèmes courts.

Ce manège dura envi­ron quatre semai­nes… toujours la même rengaine : « Oui, je vais le comman­der la semaine prochaine ! Je n’ai pas eu le temps. »… « Oui, je vais le comman­der la semaine prochaine ! j’ai eu un souci avec Inter­net. »… « Oui, je vais le comman­der la semaine prochaine ! (Écrire l’ex­cuse que vous souhai­tez lire, vous consta­te­rez que ça fonc­tionne aussi.) » Sans oublier la phrase pour clôtu­rer nos discus­sions : « J’ai parlé de vous et de votre livre à (écrire le nom de la personnes de votre choix)… »

Comme prévu, quinze jours avant l’évé­ne­ment, je lui emmène les fichiers deman­dés pour impri­mer les flyers et l’af­fiche. Étant donné qu’il possède une photo­co­pieuse couleur, je me suis dit qu’il gérait conve­na­ble­ment la commu­ni­ca­tion de la séance de dédi­cace. Au moins ça ! Après tout, cela se passe chez lui et si sa clien­tèle est infor­mée de ma venue, il y aura davan­tage de monde le jour J. J’en ai fait autant avec mes amis et celles et ceux qui me suivent sur Inter­net. Eh bien… Nada ! La veille du 8, je constate avec regret qu’il n’y a ni affiche, ni flyer dans la librai­rie. Excuse du jour :
« J’ai eu un virus qui a bloqué mon ordi­na­teur, je n’ai pas pu visua­li­ser les fichiers et les impri­mer, relate le tche­pat­shop.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ? Je vous aurais imprimé un exem­plaire de chaque chez un ami et ainsi, vous auriez pu les photo­co­pier direc­te­ment sur l’ap­pa­reil.
— Bla, bla, bla et bla… (depuis un certain temps, et de manière auto­ma­tique, le filtre à mytho s’ac­tive. Par consé­quent, je n’en­tends plus ses mensonges. Et puis je vous évite ses fadaises).
— Rassu­rez-moi, vous avez bien les ouvrages pour demain ?
— Oui, je les ai récu­pé­rés la semaine dernière. J’en ai commandé 20. Ils sont dans la réserve.
Inter­loqué, je lui deman­de…
— Bonne nouvelle mais pourquoi n’en n’avez-vous pas mis quelques exem­plaires en rayon­nage pour en vendre ?
— Bla, bla, bla et bla… (idem, le filtre, etc.) »
Une fois encore, la phrase pour clôtu­rer la discus­sion : « J’ai parlé de vous et de votre livre à … »

Enfin le jour J, celui tant attendu et redouté. Au point où j’en suis, je suis impa­tient que le clocher de l’église sonne dix-huit heures pour rentrer chez moi. Une manière pour moi de clôtu­rer au plus vite cette séance de dédi­cace et donc mon enga­ge­ment auprès du tche­pat­shop. Évidem­ment, il n’est que neuf heures du matin… la jour­née ne fait que commen­cer. Avant de me rendre à la librai­rie, avec dix minutes de retard, c’est dire la moti­va­tion qui m’anime, je consulte sa page Face­book sur laquelle pas une seule ligne concer­nant ma séance de dédi­cace était publiée. Hormis d’énormes fautes d’or­tho­graphe sur un grand nombre de messages, rien d’in­té­res­sant. En arri­vant sur place, je découvre qu’il n’y a toujours pas d’af­fiche sur la vitrine. Je ne sais pas mais un libraire sensé met en place, lorsqu’il s’y engage, un mini­mum de commu­ni­ca­tion. Lui pas. En revanche, ses fabu­la­tions n’en finissent toujours pas. Pendant que je débar­rasse la table sur laquelle je dois instal­ler les exem­plaires de mon recueil, j’ai une fois encore droit au couplet du maire de la ville qui me rendra visite ce matin car il lui a parlé de mon ouvra­ge… mais aussi celle de la repré­sen­tante du distri­bu­teur et puis celle aussi de… etc., etc.. Je n’écoute plus du tout le tche­pat­shop qui m’épuise ! Quel moulin à vent ! La mati­née s’écoule peu à peu, plusieurs exem­plaires sont vendus et des discus­sions s’en­gagent avec quelques personnes.

Le tche­pat­shop informe sa clien­tèle de ma présence et de la vente de mon livre. Ah quand même… mais alors à quel prix ! Sa manière de s’ex­pri­mer ressemble davan­tage à celle d’un vendeur pratiquant son métier sur un marché ou dans une foire qu’un commerçant dans une librai­rie. Parfois, j’ai honte pour lui. Au détour d’une conver­sa­tion avec une cliente un peu bavarde, j’ap­prends que la librai­rie appar­te­nait durant trente ans aux parents du tche­pat­shop et qu’au moment de partir à la retraite, et parce que ce fils prodige n’avait pas de travail, au chômage depuis trop long­temps, ils lui offrirent géné­reu­se­ment le fond de commerce. Les murs appar­tiennent toujours au couple de retrai­tés. En peu de temps, je connais la vie de toute la famille.

Le samedi, jour­née de grande affluence, les rayon­nages doivent être bien acha­lan­dés et les clients rensei­gnés au plus vite pour éviter l’at­tente. Le couple fait donc appel à un employé qu’il embauche depuis des années pour ces quelques heures d’ac­ti­vi­tés intenses. Il doit avoi­si­ner la cinquan­taine et avec sa carrure de barou­deur, il contraste avec celle du libraire, plutôt noncha­lante et molle. J’ap­pré­cie son atti­tude discrète et profes­sion­nelle car il sait de quoi il parle et connait le maga­sin sur le bout de ses doigts. Lorsqu’il parle, pas de mots inutiles ou super­flus dans ses phrases. Au cours de l’après-midi, pendant que nous fumons, lui une ciga­rette roulée et moi un ciga­rillo, il m’ex­plique avec des propos sibyl­lins que le libraire est un peu spécial. À la longue, il s’y est habi­tué. Lui aussi s’étonne du manque de commu­ni­ca­tion pour la séance de dédi­cace :
« Vous en avez vendu combien depuis neuf heures ? me demande-t-il.
— Neuf !
— Ah ouais quand même… c’est pas mal du tout vu la publi­cité qui n’a pas été faite sur place… et sans une affiche, me dit-il, en poin­tant sa main droite, avec laquelle son index et son majeur tiennent encore la ciga­rette à moitié consu­mée, vers la porte vitrée. »

La nuit s’étale lour­de­ment sur la ville et un crachin pousse les badauds qui déam­bulent encore dans la rue commerçante à partir. Aujourd’­hui, il y a davan­tage de monde qu’à l’ac­cou­tumé. Il faut dire que sur la place de l’hô­tel de ville, située juste en face de la librai­rie, il y a le village du Père Noël qui a ouvert ses portes, aujourd’­hui même et, pour trois semaines. Sans oublier la mani­fes­ta­tion du Télé­thon qui a lieu égale­ment ce jour-là. Mise à part la venue, et de manière fortuite, de l’adjoint du maire en charge de la culture, qui m’a acheté un exem­plaire de mon ouvrage, j’at­tends toujours le maire, la repré­sen­tante et toute la clique que le tche­pat­shop me loua et me promit la venue dans son maga­sin. Après tout, les mensonges des affa­bu­la­teurs n’en­gagent que ceux qui y croient…

Les minutes s’égrainent douce­ment, il n’y a plus que les clients souhai­tant des rensei­gne­ments ou dési­rant payer leur maga­zine qui s’ar­rêtent devant ma table en me prenant pour un employé du libraire. J’en­tends à la volé au fond du maga­sin, des bribes de la conver­sa­tion entre un sexa­gé­naire et le barou­deur après que ce dernier lui dise que je suis un écri­vain venu vendre son ouvrage :
« Il y a de plus en plus d’au­teurs et de moins en moins de lecteurs. Tout le monde se dit être écri­vain, c’est si facile de l’être de nos jours ! »
Silence. La personne dirige son regard dans ma direc­tion sans me fixer. A-t-elle conscience que je suis présent ? Même pas sûr qu’il m’ait remarqué. Il reprend :
« Après, je ne dis pas qu’il n’y a pas de bons livres mais dans le temps, un écri­vain, c’était autre chose ! Et il venait d’un autre milieu… »
Alors une pensée me traverse l’es­prit : « Ne suis-je qu’un impos­teur qui juxta­pose par acci­dent des mots pour compo­ser des poèmes ? » Déjà la ques­tion que je devrais me poser… suis-je un poète ? Crédié ! Déjà que je ne suis ni un Hugo, ni un Baude­laire, ni un Verlaine, ni un Rimbaud, ni un Bukowski, ni un Kerouac, mais alors qui suis-je ? Juste un Michel Glésile, auteur sans lecteurs du XXIe siècle qui démarre une aven­ture litté­raire ? Fichtre ! les tche­pat­shop, c’est comme les lapins, ça se repro­duit à une de ses vitesses !

Douce­ment, l’heure du départ s’ap­proche et je demande au tche­pat­shop ce qu’il fera des exem­plaires inven­dus. Au ton de sa voix, je sens qu’il est un peu déçu de la jour­née. Il espé­rait écou­ler tout le stock — sans rien faire ? Je n’écoute pas davan­tage ses sottises. Je sais par avance que dès lundi, il renverra au diffu­seur (aux frais de mon éditeur) les ouvrages qu’il lui restent sur les bras au lieu de les mettre en rayon. Je ne cherche pas à en savoir davan­tage. J’en ai ma claque.

Alors qu’il se dirige vers la réserve pour se prépa­rer un thé (sans m’en propo­ser un), mais cela tombe plutôt bien, j’en profite pour prendre la poudre d’es­cam­pette. Je plie bagage. J’en ai soupé du gars. Je salue chaleu­reu­se­ment le barou­deur qui comprend mon envie de mettre les voiles. Je lui serre la main et lui souhaite bon courage. Il sourit, il en a vu d’autres et des plus coriaces que lui au court de son exis­tence. En quelques minutes, je me retrouve à l’ex­té­rieur de la librai­rie. La pluie a cessé d’ar­ro­ser l’as­phalte de la ville. Un vent léger se lève et je marche d’un pas tranquille pour rejoindre l’ave­nue où se trouve mon appar­te­ment. Et d’ailleurs, pourquoi vous ai-je raconté cette histoire ? Aucune idée ! C’était MA première fois et CE genre d’aven­ture, je ne suis pas près de l’ou­blier.