Poèmes

Elle et son petit cahier à spirale

Nul son
ne sort
de sa bouche ;
silen­cieuse,
elle écoute  
dans le bar,
les murmures 
discrets 
des clients atta­blés ;
elle observe
les ombres 
ondoyant
sur les murs ocre,
dans une ambiance
clair-obscur,
d’une soirée d’hi­ver ;
personne 
ne la remarque,
ou si peu.
 
Sa table
est en face
de la mienne ;
elle me sourit
légè­re­ment,
ses lèvres pincées
sont fines 
et bougent à peine ;
ses yeux 
mélan­co­liques
fixent mon regard
pendant que les enceintes 
répandent Honey­su­ckle Rose 
dans la salle ;
avec lenteur, 
elle les baisse
puis commence 
à rédi­ger une longue phrase
dans un petit cahier à spirale ;
obser­ver 
le stylo à bille 
parcou­rir 
une page à grands carreaux
de son petit cahier à spirale.
 
Elle lève les yeux
vers le plafond
puis me fixe
de nouveau ;
hypno­tique,
elle sourit vague­ment
mais son expres­sion 
ne m’est pas desti­née,
ni pour un autre d’ailleurs,
son esprit
semble parti,
mais son corps 
reste immo­bile ;
elle est indif­fé­rente 
à ce qui l’en­vi­ronne ;
elle n’a pas remarqué
que derrière les portes-fenêtres,
le soleil en déclin est visible,
lais­sant sa place 
à la noir­ceur 
d’une veillée sans étoiles.
 
Me voilà
inexis­tant,
trans­pa­rent ;
mais à quoi 
peut-elle donc penser 
au point de consi­gner
des mots
dans son petit cahier à spirale ?
sa concen­tra­tion,
son absorp­tion 
la rend encore
plus dési­rable.
 
Ses jambes croi­sées
dans son jean bleu
sont figées ;
seul le pied droit 
s’agite
au rythme 
de la chan­son
de Django Rein­hardt.
 
m’at­tar­der 
encore  un peu
sur son visage
avec un regard admi­ra­tif ;
noter à l’es­prit,
la candeur de sa jeunesse,
l’in­no­cence de ses gestes ;
vouloir cueillir 
ce fruit à peine mûr
pour la fraî­cheur 
de son teint,
pour la douceur 
de sa chair,
pour les effluves 
de sa peau frui­tée,
pour les contours
de sa forme galbée,
avec déli­ca­tesse
la savou­rer
mais
ressen­tir 
comme 
un coup de poignard,
les tour­ments 
d’un automne
dans mon cœur,
la matu­rité 
de mon esprit
et les défauts physiques
de mon être,
gâchant un peu 
ces envies de jeunesse.
 
Elle rédige encore  
de nombreuses phrases
dans son petit cahier à spirale ;
est-elle poète ?
est-elle nouvel­liste ?
imagi­ner
qu’elle demeure
un esprit libre,
un esprit rebelle,
qu’elle n’est autre
qu’une litté­raire. 
 
Le barman s’avance vers elle,
ils discutent mais
ne pouvant entendre
leur conver­sa­tion,
obser­ver la panto­mime
de leur corps,
puis distin­guer
que le son de la voix mascu­line
lui deman­dant d’un air amusé :
— Quel est ton sujet pour cette semaine ?
Elle répond d’un air déta­ché :
— La science pense-t-elle ? 
Sacrée ques­tion, répond-il 
en ajou­tant :
— Eh bien demande donc 
à Nietzsche !
 
rire entre les deux prota­go­nistes
 
Ne pas comprendre
ni leur blague,
ni leur rire ;
elle n’est donc
ni poète,
ni nouvel­liste,
mais juste 
une étudiante assi­due
rédi­geant dans un bar,
bien après le crépus­cule,
pendant un soir d’hi­ver,
quelques notes 
pour sa prochaine disser­ta­tion ;
la voir  encore noir­cir
quelques lignes
dans son petit cahier à spirale
avant de le refer­mer.
 
Poème de Jean-Michel Léglise – février 2020 / mai 2021

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